Dans cet entretien réalisé le 27 avril2026, à l’approche de l’application provisoire de l’accord UE-Mercosur, fixée au 1er mai 2026, Arnaud de Morgny livre une lecture stratégique d’un texte signé par Ursula von der Leyen et Antonio Costa à Asunción, après vingt-cinq ans de négociation et après l’autorisation accordée par le Conseil de l’Union européenne le 9 janvier 2026, contre le vote de la France. L’analyse s’appuie sur une étude des filières bovine, porcine et avicole, ainsi que sur la documentation de l’opérateur brésilien JBS.
L’intervenant soutient que l’accord, présenté officiellement comme un instrument de libre concurrence ouvrant un marché de plus de 700 millions d’habitants, constitue en réalité une opération de capture monopolistique, dont la finalité n’est pas l’échange équilibré, mais l’instauration d’une rente verrouillée sur des filières alimentaires structurantes. Il en déduit que la riposte française et européenne, demeurée principalement défensive, ne peut être efficace tant que la grille de lecture de la guerre économique systémique n’a pas été intériorisée, ce qui implique une refondation des leviers d’action publique, sanitaire, juridique et fiscale.
La grille de la guerre économique systémique : du traité de libre-échange à la rente monopolistique
L’entretien s’ouvre sur l’exposé de la grille analytique mobilisée par l’École de guerre économique, selon laquelle un certain nombre d’États plus avancés dans la défense et la promotion de leurs intérêts mènent une guerre économique systémique, c’est-à-dire la mobilisation conjointe de moyens économiques et non économiques à des fins de gains économiques, dont la finalité dernière est l’amélioration des conditions de vie de la population et/ou le développement des entreprises nationales sur les marchés internationaux. Cette lecture déplace donc le centre de gravité de l’analyse, dès lors qu’elle substitue à la fiction d’un marché autorégulé la réalité d’une compétition stratégique entre puissances.
À partir de ce cadre, l’intervenant retient que l’accord UE-Mercosur, dans sa désignation officielle de « traité de libre-échange », masque un dispositif de rente monopolistique. Il fonde ce diagnostic sur l’examen de trois filières – bovine, porcine et avicole – dans lesquelles les quotas alloués au Brésil sont massivement captés par un opérateur unique. À cet égard, 80% des quotas de bœuf prévues par le traité seront détenus par l’entreprise brésilienne JBS, ce qui invalide, en conséquence, l’hypothèse d’une concurrence non faussée entre acteurs disposant d’un même niveau d’information, de capacités productives et d’obligations normatives.
L’intervenant en déduit que le discours de libre concurrence relève d’une fiction performative, dès lors que la mécanique réelle du traité organise la captation par un seul opérateur des quotas attribués à un pays. Cela implique que la critique pertinente ne porte donc pas sur les seuls quotas, normes sanitaires ou clauses de réciprocité, mais sur la structure profonde de l’accord.
Citation marquante : « Il s’agit d’une guerre économique délibérément conduite par des acteurs qui ont compris avant nous et mieux que nous ce que signifie conquérir un marché, y rendre l’adversaire dépendant, puis verrouiller les positions acquises. »
JBS, instrument de capture : implantation préalable, antériorité judiciaire et complicités politiques
Le second axe de l’entretien porte sur l’opérateur central de la captation, l’entreprise brésilienne JBS, dont l’intervenant décrit la stratégie comme à double détente : d’une part, une stratégie d’implantation préalable sur le territoire de l’Union européenne, antérieure à l’application du Mercosur ; d’autre part, une stratégie de capture des quotas, conduite en coordination, en accord et avec le soutien actif du gouvernement brésilien. Cette articulation, tandis qu’elle dément l’hypothèse de l’opérateur économique autonome, fait donc de JBS un instrument de la stratégie de puissance brésilienne.
L’antériorité judiciaire de l’entreprise vient, en outre, qualifier la nature du partenaire ainsi consacré. L’intervenant rappelle que JBS a été à l’origine du scandale Lava Jato, ayant impliqué environ 174 personnes condamnées et plus de 280 mises en cause, parmi lesquelles douze chefs ou ex-chefs d’État au Brésil, au Pérou et au Panama, dans une opération de corruption , et qu’elle a été condamnée aux États-Unis dans le cadre du FCPA, au même titre qu’Alstom dans une configuration distincte, soit au titre de la loi extraterritoriale américaine sanctionnant la corruption d’agents publics étrangers.
L’intervenant s’interroge aussi sur la pertinence de la réception des représentants de JBS à l’Élysée le 27 novembre 2025, dépourvue selon l’intervenant de couverture médiatique, en considération des antécédents documentés.
Citation marquante : « Cette société qui a été condamnée aux États-Unis dans le cadre du FCPA, au même titre qu’Alstom avait été condamnée. »
« Cows for cars » : la fracture intra-européenne et le sacrifice des filières peu valorisées
Le troisième axe déplace la focale du face-à-face euro-brésilien vers la dimension intra-européenne du traité. L’intervenant reprend à son compte l’expression « cows for cars », formule qui synthétise l’arbitrage stratégique sous-jacent au Mercosur, à savoir le sacrifice des filières bovines au bénéfice de l’industrie automobile européenne, dont les principaux producteurs et exportateurs sont allemands. Autrement dit, l’accord organise une réallocation interne des secteurs perdants et gagnants au sein même de l’Union.
À cet arbitrage, l’intervenant adosse une question structurante : celle de la fonction même de l’État ou d’une organisation supranationale dans la préservation des conditions de survie de sa population. Dès lors que les institutions européennes consentent à sacrifier des filières à plus faible valeur ajoutée, mais structurantes pour l’autonomie alimentaire, au profit de filières à plus forte valeur ajoutée mais à empreinte sociale plus restreinte, elles fragilisent en creux le pacte fondamental qui lie un État à sa population, lequel repose sur la prestation de services en contrepartie de l’acceptation de règles, de normes et de contraintes.
Ainsi l’arbitrage opéré par le traité n’est ni neutre, ni purement technique, mais relève d’un choix hiérarchisant des secteurs et donc des populations, ce qui pose la question, non encore tranchée, de savoir si l’Union européenne favorise ou compromet la survie des populations établies sur son territoire.
Citation marquante : « Le traité du Mercosur sacrifiait les vaches au bénéfice des véhicules. »
De la dépendance alimentaire à la délégitimation de l’État : un risque structurel pour la survie collective
Le quatrième axe articule le diagnostic économique à une thèse politique de portée constitutionnelle. L’intervenant retient que la rupture annoncée de la filière bovine française se traduit par la disparition d’environ 30% des producteurs du secteur médian, c’est-à-dire de celui que consomme la majorité de la population, tandis que survivent principalement les producteurs labellisés (Label Rouge, label biologique). Cette contraction n’affecte pas seulement des opérateurs économiques, mais détruit des capacités productives elles-mêmes, ce qui implique une dépendance accrue de la France à l’égard d’un circuit international mondialisé.
Cette dépendance se trouve aggravée par deux dynamiques structurelles. D’une part, la rétractation observée du marché international en période de crise sanitaire, lorsque la circulation maritime s’interrompt, fait de la dépendance navale un point de fragilité supplémentaire. D’autre part, et surtout, l’alimentation s’est révélée comme arme géopolitique, ainsi que l’illustre son usage par Vladimir Poutine sur le blé et les légumes; en conséquence, à la dépendance russe potentielle s’additionne, demain, une dépendance brésilienne, l’effet cumulé restreignant d’autant les marges d’action internationale de la France.
L’intervenant prolonge alors la conséquence au plan de la légitimité de l’État. L’agriculture relève, à ses yeux, des activités de légitimation de l’existence de l’État, dans la mesure où l’incapacité d’alimenter sa population revient, pour un État, à saper les fondements de sa propre acceptation par cette population. À cet égard, il distingue avec netteté l’instabilité conjoncturelle des affrontements partisans et l’érosion structurelle, plus profonde, du consentement à l’État, laquelle constitue selon lui le véritable enjeu stratégique.
Citation marquante : « Si un État n’est pas capable d’alimenter sa population, il sape les fondements de sa légitimité. »
Citation marquante : « L’alimentation devient une arme, un levier de pression. »
Les leviers de riposte : du droit à la déstabilisation du déstabilisateur
Le dernier axe, plus opérationnel, dessine une cartographie des leviers que la société civile et les acteurs publics peuvent activer pour contester l’accord et en limiter les effets. L’intervenant articule la riposte selon quatre registres complémentaires.
Le premier registre est juridique et juridictionnel. L’intervenant soutient que le traité, et plus précisément son règlement d’application du 20 avril, ne respecte pas un certain nombre de principes et de valeurs constitutifs de l’Union européenne, ce qui ouvre, en conséquence, une voie contentieuse à explorer.
Le deuxième registre est sanitaire et concurrentiel : la mise en place de comités de vigilance chargés d’identifier l’origine des produits chez les distributeurs, couplée à une logique de « name and shame », permet de réintroduire une asymétrie informationnelle au bénéfice du consommateur français, dès lors que les producteurs étrangers ne sont pas soumis aux mêmes obligations sanitaires que les producteurs nationaux.
Le troisième registre, plus offensif, vise JBS elle-même par l’examen approfondi de son volet d’optimisation fiscale, ce que l’intervenant qualifie de « déstabilisation du déstabilisateur ».
Le quatrième registre, enfin, intègre la conjoncture géopolitique : la guerre en Iran et la fragilisation des chaînes d’approvisionnement constituent un facteur exogène dont les conséquences ne sont encore observables qu’a posteriori, mais qui inscrit l’accord Mercosur dans un environnement de turbulences accrues, dont la France subit les effets sans en avoir maîtrisé les déterminants.
Citation marquante : « On peut aussi déstabiliser le déstabilisateur. »
Conclusion
L’entretien articule une thèse directrice : l’accord UE-Mercosur ne relève pas du libre-échange, mais d’une opération de guerre économique systémique, dont l’objet est la mise en place d’une rente monopolistique au bénéfice d’opérateurs étrangers et au prix d’une délégitimation structurelle de l’État.
À partir de ce pivot, l’intervenant propose un diagnostic en cinq temps : substitution d’une rente monopolistique au libre-échange affiché, masquée par le vocabulaire officiel ; capture des quotas par un opérateur unique – JBS – dont l’antériorité judiciaire et les complicités politiques qualifient la nature ; arbitrage intra-européen organisant le sacrifice des filières peu valorisées au profit de l’industrie automobile allemande ; rupture de la souveraineté alimentaire entraînant la délégitimation politique de l’État ; activation, en réponse, de leviers juridiques, sanitaires, fiscaux et géopolitiques rendant possible une riposte coordonnée.
L’ensemble converge donc vers une exigence opérationnelle : substituer à la posture défensive, tardive et réactive de la France et de l’Union européenne une stratégie offensive et systémique, dont la clef réside dans l’intériorisation préalable de la grille de lecture de la guerre économique, ainsi que dans la capacité à conjuguer mobilisation juridique, vigilance sanitaire, contre-attaque fiscale et lucidité géopolitique.
Citations marquantes
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« Il s’agit d’une guerre économique délibérément conduite par des acteurs qui ont compris avant nous ce que signifie conquérir un marché, y rendre l’adversaire dépendant, puis verrouiller les positions acquises. »
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« Tant que ce cadre de lecture n’aura pas été intériorisé, toute riposte restera défensive, tardive et au bout du compte inefficace. »
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« 80% des quantités, en ce qui concerne le bœuf, sera détenu par une entreprise brésilienne qui s’appelle l’entreprise JBS. »
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« Cette société qui a été condamnée aux États-Unis dans le cadre du FCPA, au même titre qu’Alstom avait été condamnée. »
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« Le traité du Mercosur sacrifiait les vaches au bénéfice des véhicules. »
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« L’agriculture relève des activités de légitimation de l’existence de l’État. »
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« Si un État n’est pas capable d’alimenter sa population, il sape les fondements de sa légitimité. »
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« L’alimentation devient une arme, un levier de pression. »
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« On peut aussi déstabiliser le déstabilisateur. »
