Journée d’étude organisée par le CR 451 et l’École de Guerre Économique, Paris, 3 juin 2025
La première édition d’InfowarDay était consacrée à la culture civile du combat informationnel. Cette deuxième édition se tourne vers sa matrice militaire. L’histoire des conflits du XXe siècle offre en effet un corpus de pratiques offensives (subversion, intoxication, désinformation, action psychologique) dont l’étude éclaire les formes contemporaines de la guerre de l’information.
Le CR 451 définit celle-ci comme une confrontation immatérielle et collective visant à déstabiliser un adversaire. Elle comporte deux dimensions : le contenu (textes, images) et le contenant (infrastructures et logiciels). Elle recouvre l’ensemble des champs conflictuels où sont employées des techniques offensives telles que la désinformation, la manipulation ou la rumeur.
Le programme suit un fil chronologique : de la Grande Guerre à la guerre d’Algérie, en passant par l’Indochine. Il se clôt sur une confrontation des deux cultures, civile et militaire, et sur la question de leur éventuelle fusion.
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Introduction
Christian Harbulot, directeur de l’EGE et du CR 451
La séance d’ouverture pose le cadre conceptuel de la journée. Elle rappelle la définition de la guerre de l’information retenue par le CR 451 et situe la culture militaire du combat informationnel par rapport à la culture civile étudiée lors de la première édition.
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Le financement français du spartakisme comme élément de la guerre totale
Nicolas Moinet, professeur des universités en sciences de l’information et de la communication (IAE de Poitiers), chercheur associé au CR 451
Dès 1914, le 2e bureau cherche des ferments de désagrégation au sein de l’Empire allemand. Il envisage d’abord les antagonismes régionaux, puis les minorités socialistes et syndicales, sans résultat probant. La révolution bolchevique change la donne : les services français y voient un instrument de désagrégation sociale qui pourrait être retourné contre l’Allemagne, celle-là même qui l’avait favorisée.
La séquence retrace la mission confiée en décembre 1917 par Clemenceau à Joseph Crozier, alias Pierre Desgranges. Négociant établi aux Pays-Bas et rompu au renseignement économique, Crozier reçoit une mission en deux volets :
- Un volet de renseignement sur la situation industrielle et commerciale de l’Allemagne et sur ses capacités de relèvement après le conflit.
- un volet de soutien clandestin aux spartakistes et aux socialistes indépendants. Ce soutien passe par le financement occulte des grèves, par l’intermédiaire de syndicalistes et de députés hollandais, par l’acheminement d’armes et par la diffusion de journaux et de tracts subversifs auprès des ouvriers et des marins de la Kriegsmarine.
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Ce cas illustre l’intégration de la subversion informationnelle et financière dans une stratégie de guerre totale fondée sur la famine, la banqueroute et le désordre social.
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Les prémices de la bleuïte : l’expérience indochinoise en trois actes
Jean-Marc Le Page, docteur en histoire, chercheur associé au laboratoire Tempora (Université Rennes 2)
La guerre d’Indochine est à la fois une guerre coloniale, un front de la guerre froide et une guerre civile. Elle constitue pour l’armée française un apprentissage de la désinformation offensive, que l’intervenant présente en trois actes :
- l’expérience laotienne (1946-1948) ;
- l’espionnite provoquée au Tonkin, éclairée par les archives du Service historique de la Défense, en particulier les instructions du Viêt-minh sur la surveillance des « traîtres de l’intérieur » et sur l’emploi des agents doubles ;
- la définition d’une méthode, avec l’accélération impulsée par le général de Lattre de Tassigny et le colonel Clément dans le contexte de la guerre de Corée, la structuration de la guerre psychologique et les camps de prisonniers.
Le bilan est nuancé. Le sujet a été pris en compte tôt, mais les limites sont nombreuses : dépendance au 2e bureau, lacunes de formation, manque de moyens humains, productions jugées trop « françaises », désintérêt d’une partie de la hiérarchie. S’y ajoute le contrôle étroit que le Viêt-Minh exerce sur la population.
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Étude de pratiques offensives informationnelles pendant la guerre d’Algérie : démarche de la « bleuïte » du capitaine Léger
Marie-Catherine Villatoux, docteure en histoire, ancienne enseignante-chercheuse au Service historique de l’armée de l’Air puis au Service historique de la Défense (chef du bureau Air)
Paul Villatoux, docteur en histoire des relations internationales, maître de conférences, rédacteur en chef de la revue Opérations spéciales
La « bleuïte », opération d’intoxication menée pendant la guerre d’Algérie, est étudiée en trois temps :
- Les précédents. Les intervenants rappellent les principes de l’intoxication, dont les Britanniques ont été les maîtres pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils présentent ensuite les premières opérations spéciales en Algérie : la Force K, le maquis Kobus et l’opération « Ollivier » autour de Mohamed Bellounis. Ces trois tentatives se sont soldées par des échecs, faute de maîtrise des acteurs manipulés.
- La manipulation des « Bleus de chauffe ». Pendant la bataille d’Alger, le capitaine Paul-Alain Léger crée le Groupe de renseignement et d’exploitation (GRE). Cette structure strictement cloisonnée retourne d’anciens membres du FLN et finit par prendre le contrôle d’une zone autonome d’Alger fictive, en relation épistolaire avec la wilaya III.
- Le passage de la manipulation à l’intoxication. À partir de l’opération KJ27, Léger fait délibérément transmettre de fausses informations par des agents dont il anticipe la trahison. Le « complot bleu » se propage dans les wilayas III et IV et provoque des purges internes massives au sein de l’ALN.
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L’affaire Roza racontée par le capitaine Léger
Entretien du 28 septembre 1998
Cette séquence donne la parole au principal protagoniste à travers un entretien enregistré. Elle débouche sur un bilan de l’opération. Côté français, plusieurs facteurs expliquent le succès : la personnalité de Léger, le cloisonnement, la continuité de l’action et la connaissance approfondie de l’organisation adverse. Côté FLN, l’intoxication a prospéré sur l’espionnite et sur la surestimation des capacités françaises de renseignement. Le bilan humain est lourd : Gilbert Meynier l’évalue à environ 7 000 morts. Les effets se sont prolongés bien au-delà du conflit et le sujet reste sensible en Algérie, notamment en Kabylie.
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La culture civile de la guerre de l’information : synthèse d’InfowarDay 1
Arnaud de Morgny, directeur adjoint du CR 451
Cette séquence fait le pont entre les deux éditions. Elle reprend les principes clefs de la méthodologie subversive, à commencer par l’encerclement cognitif, défini par le CR 451 comme une contrainte non violente exercée sur la liberté d’action de l’adversaire en lui inoculant des modes de représentation du réel. Elle traite aussi :
- Des valeurs durables du combat civil et de la stratégie gramscienne de conquête de l’hégémonie culturelle ;
- Des enseignements tirés des pratiques de l’extrême gauche française des années 1970 ;
- Des nouvelles dynamiques apparues depuis 2001 : guerre des idées, entrisme islamiste, wokisme, guerre mémétique ;
- Du modèle de Philippe Baumard sur les finalités de la guerre de l’information offensive ;
- De la lecture du conflit informationnel selon trois dimensions, stratégique, symbolique et technique.
La séquence s’achève sur les méthodes d’analyse et d’action développées à l’EGE, puis sur des recommandations : commandement hybride, capacités en intelligence artificielle linguistique, formation des agents publics et constitution d’une mémoire opérationnelle.
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Conclusion : culture civile et culture militaire de la guerre de l’information sont-elles compatibles ?
Jean-Claude Gallet, directeur Corporate Anticipation, Prévention et Protection, Manufacture française des pneumatiques Michelin
La séance de clôture pose la question qui traverse les deux éditions : ces deux cultures peuvent-elles être fusionnées, et selon quelles modalités ? Elle est confiée à un ancien officier général aujourd’hui en charge de la protection d’un grand groupe industriel, au croisement des deux mondes.