Dans cet entretien, Christian Harbulot développe une lecture de l’agriculture comme champ de conflictualité stratégique, où la question alimentaire ne relève plus prioritairement de l’échange mais de la continuité vitale d’un corps politique sur son territoire. Il soutient que le débat public se trompe d’échelle lorsqu’il réduit l’enjeu à des arbitrages commerciaux – et propose de déplacer le cadrage vers ce qu’il nomme explicitement une « survie alimentaire ».
De la compétition agricole à la survie d’un peuple sur un territoire
Il avance d’abord l’idée d’un « double problème » agricole. D’une part, l’existence de « eux agricultures » en France – une agriculture « riche » insérée dans les logiques de compétition internationale et une agriculture « pauvre » focalisée sur sa subsistance quotidienne – fragmente l’intérêt collectif et affaiblit la capacité à conduire une stratégie unifiée. D’autre part, il distingue la compétition mondiale sur les produits agricoles (dont l’accord Mercosur constitue une manifestation) d’une problématique appelée, selon lui, à s’intensifier: « comment on alimente un peuple sur un territoire ». Il insiste sur le fait que l’alimentation ne peut être pensée comme un simple flux marchand, mais comme une fonction de sécurité nationale, allant « au-delà des problématiques de la souveraineté ».
Dans cette perspective, il critique l’usage rhétorique de l’expression « économie de guerre» lorsqu’elle n’intègre pas l’anticipation alimentaire. Il affirme que l’histoire des conflits démontre qu’une guerre longue sans plan d’alimentation conduit à l’effondrement intérieur, citant l’Allemagne en 1917 comme cas de famine contribuant à la fragilisation du système militaire lors de la première guerre mondiale. Il transpose l’argument à la France contemporaine en questionnant la cohérence d’un discours de guerre dissocié d’un dispositif agricole « résilient et capable d’encaisser le coup pour nourrir la population ».
Citation marquante: « Je ne vais pas parler de souveraineté. Je parle de survie alimentaire. »
Critique de la gouvernance européenne: décalage normes-pratiques et déficit de vision stratégique
Il porte ensuite une critique frontale de la gouvernance européenne, qu’il juge dominée par des « logiques compétitives » et incapable de penser les « logiques de survie » en contexte de crise. Il vise explicitement la présidence de la Commission européenne, estimant qu’il est impossible de piloter un continent en faisant l’impasse sur l’impératif de nourrir la population dans des situations dégradées. Il mobilise, à nouveau, un rappel historique: la France occupée contrainte de livrer sa production agricole à l’Allemagne nazie, présentée comme une leçon de la Seconde Guerre mondiale sur l’importance stratégique de l’alimentation.
Dans le même mouvement, il dénonce ce qu’il présente comme une asymétrie et une hypocrisie réglementaire: l’interdiction d’OGM sur le territoire coexisterait avec l’importation de produits issus d’élevages nourris aux OGM. Pour lui, cette contradiction illustre un système normatif « sur du vent », qui nourrit la crise de confiance et disqualifie les promesses de contrôles nouveaux alors même que les contrôles existants seraient insuffisamment appliqués.
Citation marquante: « La réglementation européenne… on est dans l’hypocrisie absolue. »
Vulnérabilités de dépendance: intrants, pièces, logistique et continuité des flux
L’entretien élargit ensuite l’analyse aux dépendances matérielles du système agroalimentaire. Il évoque, sous forme de constat rapporté depuis ses échanges avec le monde agricole, la dépendance aux pièces détachées de machines (attribuées majoritairement à la Chine) et aux engrais (attribués à l’Ukraine ou à la Russie). Il construit l’argument comme une mise à l’épreuve: si une rupture géopolitique survient, la chaîne de production pourrait être immobilisée.
Il relie cette vulnérabilité aux enseignements du Covid-19, présenté comme un moment de stress logistique révélant le réflexe « chacun pour soi » en Europe. Il en déduit que la doctrine publique devrait passer d’une confiance tacite dans la continuité des échanges à une anticipation explicite de la discontinuité.
Sur le plan institutionnel, il fait du ministère de l’Agriculture un acteur stratégique, non un simple organe de contrôle et de formation: sa responsabilité serait d’anticiper les ruptures de dépendance et d’en rendre compte. Il rappelle que l’État sait parfois protéger les flux essentiels, en citant la continuité d’approvisionnement des grandes surfaces lors de crises de transport comme exemple de capacité de maintien des flux.
Citation marquante: « La réponse, c’est comment on anticipe le fait que ça ne fonctionne plus ? »
Mobilisation et guerre de l’information: renverser la posture victimaire, structurer un rapport de force
Une partie importante de l’échange porte sur les conditions sociopolitiques d’un rééquilibrage. Harbulot critique d’abord une posture de plainte, symbolisée par un slogan observé sur un tracteur – « guerre économique maudite » – au motif qu’elle conduit à subir plutôt qu’à combattre. Il affirme qu’« il faut la mener, la guerre économique », et reproche aux organisations agricoles dominantes de ne pas produire un « cœur stratégique » capable d’agréger la société derrière l’enjeu alimentaire.
Il insiste sur la nécessité d’un soutien populaire non folklorique mais politique, visant à faire pression sur les décideurs. Son diagnostic est celui d’un déficit de vision stratégique des responsables politiques, et d’un écart entre déclarations martiales et action structurée. À titre d’analogie, il aborde la question du narcotrafic comme symptôme d’un État qui n’assumerait pas certains arbitrages de sécurité intérieure, puis revient à l’idée que la sanction électorale doit redevenir un instrument de contrainte sur les élus.
Il propose enfin une doctrine explicite de « guerre de l’information », en soutenant qu’elle est insuffisamment menée sur la question agricole. Selon lui, l’effort devrait d’abord viser la population nationale afin de rétablir la perception des risques, de dissiper les mirages et de produire une demande sociale de protection. Dans un développement élargi, il illustre la logique par l’exemple d’une influence américaine sur la politique du médicament, décrite comme une pression visant à relever les prix européens avec des effets systémiques potentiels sur le modèle social français. L’argument sert de démonstration: lorsque l’économie se dissocie de la finalité politique (protection de la vie collective), la trajectoire serait « catastrophique ».
Citations marquantes:
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« Il faut la mener la guerre économique. »
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« Si la société civile ne se mobilise pas… personne ne le fera. »
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« La première guerre de l’information… c’est vers la population française. »
Conclusion
L’entretien articule une thèse directrice: l’agriculture doit être pensée comme infrastructure de survie et non comme simple secteur exposé à la concurrence. À partir de ce pivot, Harbulot propose un diagnostic en quatre temps :
- fragmentation interne du monde agricole,
- incohérences de gouvernance européenne,
- dépendances matérielles
- critiques, déficit de mobilisation informationnelle.
Il appelle, enfin, à une stratégie d’anticipation et de rapport de force, centrée sur la continuité alimentaire et la réactivation de leviers civiques (pression sociale, contrôle citoyen des incohérences, sanction électorale).