Dans cet entretien réalisé le 28 janvier 2026, Arnaud de Morgny commente un sondage conduit par l’École de Guerre Économique avec Norstat (échantillon de 1000 répondants), lequel vise à objectiver l’état du rapport des Français à l’information, aux versions concurrentes, aux figures d’autorité, ainsi qu’aux mécanismes d’influence.
Selon lui, l’époque se caractérise moins par un simple déferlement de fake news que par un « désancrage » de la légitimité, une difficulté croissante à clôturer les controverses par des faits attestés, et une conscience partielle des architectures de manipulation au-delà du seul registre des plateformes. Il en déduit que la communication publique ne peut plus s’abriter derrière l’institution, car l’exigence dominante se déplace vers des procédures de « crédibilisation », dont la transparence et la reconnaissance explicite des erreurs constituent des leviers structurants.
Du relativisme des versions à la disparition des sources légitimes
L’entretien s’ouvre sur un constat de pluralisation des récits, non pas seulement comme coexistence de points de vue, mais comme dissociation d’une hiérarchie de valeur entre versions concurrentes d’une même information. L’intervenant retient, à cet égard, un premier indicateur particulièrement structurant: 41% des répondants estimeraient que, lorsqu’une information circule, les versions qui la touchent sont de valeur équivalente, ce qui revient à déconstruire l’idée d’un récit de référence susceptible d’ordonner les autres.
À ce relativisme s’ajoute un second basculement, plus corrosif encore pour l’architecture de la parole publique: 33% des répondants considéreraient qu’il n’existe plus de source légitime de l’information. Il ne s’agit donc pas d’un simple soupçon envers un acteur particulier, mais d’une remise en cause généralisée de la capacité des institutions à fournir, par elles-mêmes, une garantie d’autorité. L’intervenant prolonge ce diagnostic en mentionnant un chiffre complémentaire: seuls 18% croiraient les institutions parce qu’elles sont des institutions, ce qui l’amène à qualifier la situation de « désancrage » de la légitimité, où l’émetteur n’emporte plus l’adhésion par son statut, mais doit gagner sa crédibilité par d’autres voies.
Citation marquante: 41% des Français estiment que, lorsqu’une information circule, « les versions qui touchent cette information sont de valeur équivalente ».
Le débat public comme dispositif de confusion et l’érosion de la clôture factuelle
Le second noyau d’argumentation porte sur la fonction du débat public, non plus comme instrument de clarification, mais comme mécanisme perçu de brouillage. L’intervenant retient un résultat central: 56% des répondants considéreraient qu’un débat public alimente davantage la confusion que la compréhension. La portée opérationnelle de ce chiffre est considérable, car il implique que la scène argumentative, au lieu de réduire l’incertitude, l’accroît, ce qui dégrade mécaniquement la capacité des porte-parole à stabiliser un diagnostic, puis à faire accepter une décision.
Cette difficulté se trouve aggravée par un indicateur connexe: seuls 17% considéreraient que les faits attestés permettent de clôturer un débat. L’intervenant ne soutient pas que les faits disparaissent comme catégorie, mais que leur simple présentation ne suffit plus à obtenir la main dans l’échange, ce qui oblige à concevoir une chaîne de « crédibilisation » cumulative, où la preuve matérielle se combine à la qualité de la procédure, à la transparence sur les limites, et à la cohérence argumentative. En creux, l’entretien décrit une dynamique où l’institution perd son monopole de clôture, tandis que l’arène publique se transforme en espace de concurrence permanente des interprétations.
Citation marquante: 56% des Français considèrent qu’« un débat public alimente davantage la confusion que la compréhension ».
Citation marquante: seulement 17% considèrent que « les faits attestés permettent de clôturer un débat ».
Plateformes, assimilation entre visibilité et influence: une lucidité partielle et un angle mort majeur de l’orchestration
Sur les réseaux sociaux, l’intervenant souligne une ambivalence: la population paraîtrait relativement lucide quant aux effets affectifs et aux logiques de mise en avant, mais demeurerait peu consciente, au sens fort, de l’information comme architecture intentionnelle. Il mentionne d’abord qu’environ 49% des répondants considèreraient que les réseaux sociaux influencent les opinions sans que les individus en aient conscience, ce qui signale une représentation diffuse de mécanismes d’influence, même si les leviers précis demeurent mal identifiés.
Il ajoute un point de bascule sociologique: 48% assimileraient influence et visibilité, c’est-à-dire qu’une présence médiatique ou algorithmique serait spontanément interprétée comme puissance d’influence, indépendamment de la solidité du contenu. Toutefois, l’intervenant introduit un contraste qui structure son analyse: seuls 13% considéreraient qu’il existe, de manière générale, des architectures informationnelles conçues pour influencer. L’entretien insiste alors sur un angle mort majeur: la prise de conscience s’arrêterait souvent aux plateformes, tandis que l’orchestration dans le monde social – « temporalisation » d’une publication, homogénéité de slogans, standardisation de codes visuels – resterait peu perçue.
Cette asymétrie alimente une vulnérabilité stratégique, car elle laisse hors champ une part importante des opérations de guerre de l’information, notamment celles qui ne reposent pas sur le mensonge brut, mais sur la mise en scène de faits, le choix du moment, la sélection des vecteurs, et l’activation de relais.
Citation marquante: près d’un Français sur deux considère que « les réseaux sociaux influencent nos opinions sans que nous en ayons conscience ».
Citation marquante: « il n’y a que 13% des Français qui considèrent qu’il existe des architectures informationnelles pour les influencer ».
La crédibilité comme procédure: transparence, reconnaissance des erreurs et accumulation de preuves
L’entretien propose ensuite un déplacement doctrinal: la crise actuelle ne se résoudrait pas par la restauration autoritaire de la légitimité, mais par l’institutionnalisation de procédures de « crédibilisation ». L’intervenant formule une hypothèse causale: des acteurs institutionnels auraient trop souvent mobilisé leur statut pour soutenir des énoncés jugés peu crédibles, ou pour se contredire sans expliciter la révision, ce qui transfère le discrédit de l’individu à l’institution qu’il incarne. En conséquence, la crédibilité se reconfigurerait autour de vertus procédurales, dont la transparence et la reconnaissance des erreurs constitueraient des signaux d’intégrité.
Un chiffre soutient cette lecture: seuls 14% considéreraient que la cohérence dans le temps est un élément essentiel de la crédibilité. L’intervenant en tire un enseignement stratégique: le changement d’avis ne serait pas, en soi, sanctionné, à condition d’être expliqué, motivé, et assumé. Autrement dit, la cohérence discursive dans le temps n’apparaît plus comme l’axe dominant, tandis que la redevabilité explicite devient un marqueur central de confiance. La communication publique se trouve ainsi contrainte de passer d’un régime d’affirmation à un régime de justification, où la crédibilité résulte d’une chaîne d’éléments cumulatifs plutôt que d’un acte unique de preuve.
Citation marquante: « il n’y a que 14% qui considèrent que la cohérence dans le temps est un élément essentiel de la crédibilité ».
Action publique anti-fake news: des progrès instrumentaux mais un risque démocratique et une régression conceptuelle
Interrogé sur les mesures publiques contre les fake news, l’intervenant articule une position en quatre dimensions: la nécessité de se prémunir contre les ingérences, le risque que ce thème justifie une réduction de l’espace démocratique, la valeur des dispositifs de caractérisation comme Viginum, et l’insuffisance d’action consécutive lorsque l’alerte ne débouche sur rien.
Il décrit Viginum comme une structure qui caractérise des processus inauthentiques (amplification, vecteurs, fermes à trolls, messages mensongers), mais dont l’efficacité dépendrait d’une capacité d’action en aval par d’autres acteurs publics, faute de quoi la vigilance se réduit à une fonction déclarative.
L’intervenant illustre ce problème par une opération de manipulation de l’électorat, en 2022. Elle aurait été signalée au Conseil constitutionnel sans suite, ce qui soulève, dans sa logique, une difficulté de protection du citoyen. Il évoque ensuite l’opération Doppelganger, présentée comme un ensemble de sites clonés via typosquatting (construire un faux site qui ressemble au site original), afin d’illustrer le décalage entre constat et neutralisation.
Enfin, l’intervenant introduit une critique méthodologique: l’action publique confondrait parfois légitimité, fiabilité et crédibilité, ce qu’il qualifie de régression conceptuelle. Pour étayer ce point, il mobilise le code de l’amirauté, créé en 1942 par l’amirauté britannique, qui distingue la fiabilité de la source (lettres) et la crédibilité du message (chiffres), ce qui implique qu’une source réputée fiable peut émettre un contenu faible, et qu’une source faible peut produire un contenu vrai. L’enjeu stratégique est présenté ainsi: la labellisation permanente crée une surface d’attaque et une fragilité stratégique, car elle stabilise indûment une réputation, et facilite l’abus de confiance lorsque le message se dégrade.
Citation marquante: « c’est une vigie qui voit, qui déclare et qui caractérise, encore faudrait-il qu’il y ait des actions ».
Citation marquante: « à partir du moment où on veut résumer en une seule évaluation les deux, c’est une régression conceptuelle ».
Conclusion
L’entretien articule une thèse directrice: la crise contemporaine de l’information repose sur un « désancrage » de la légitimité, lequel impose de déplacer la communication publique vers un régime de crédibilité procédurale, fondé sur transparence, explicitation des révisions, et accumulation d’éléments de preuve. À partir de ce pivot, l’intervenant propose implicitement un diagnostic en quatre temps: dissolution de la hiérarchie des versions et affaiblissement des sources légitimes, perception du débat comme producteur de confusion et incapacité des faits à clôturer, lucidité partielle sur les plateformes mais faible représentation des architectures de manipulation hors plateformes, action publique en progrès sur la caractérisation mais exposée à un déficit d’action et à des confusions conceptuelles. L’ensemble converge vers une exigence opérationnelle: reconstruire la confiance non par l’autorité, mais par une ingénierie de « crédibilisation », dont la clef réside dans la dissociation rigoureuse entre statut, source, contenu et preuve, ainsi que dans l’anticipation des vulnérabilités et des signes avant-coureurs de la conflictualité informationnelle.
Citations marquantes
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« réduire la guerre de l’information à la désinformation, c’est rater 80% du réel »
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« 56% des Français considèrent qu’un débat public alimente davantage la confusion que la compréhension »
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« il y en a 33%, un tiers, qui considèrent qu’il n’existe plus de source légitime de l’information »
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« il n’y a plus que 18% des Français qui croient les institutions parce que ce sont des institutions »
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« les réseaux sociaux influencent nos opinions sans que nous en ayons conscience »
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« il n’y a que 13% des Français qui considèrent qu’il existe des architectures informationnelles pour les influencer »
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« il n’y a que 14% qui considèrent que la cohérence dans le temps est un élément essentiel de la crédibilité »
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« seulement 17% des Français considèrent que les faits attestés permettent de clôturer un débat »
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« c’est une vigie qui voit, qui déclare et qui caractérise, encore faudrait-il qu’il y ait des actions »
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« c’est une régression conceptuelle »
