Par le général Jean-Claude Gallet et Christian Harbulot
Plusieurs crises récentes ont fait ressortir les difficultés des élites françaises par rapport à la définition d’une politique de puissance ainsi que la posture à définir pour affronter des rapports de force. Le blocage du détroit d’Ormuz a donné une nouvelle dimension aux interactions entre la guerre militaire et la guerre économique. Devant de tels enjeux, la France ne peut s’accommoder d’une absence de redéfinition de sa politique de puissance et doit faire preuve d’audace. Mais des freins culturels récurrents nous empêchent d’opérer pour l’instant un tel changement de cap stratégique.
L’enjeu de politique intérieure se substitue à la problématique de puissance
L’histoire contemporaine de la France a été marquée par trois crises majeures : 1815, 1871, 1940. Malgré les différences de contexte, ces trois crises présentent un point commun : à savoir la victoire d’un ennemi contre nos armées qui apporte son soutien à une force politique française qui se hisse au pouvoir à la suite de la défaite. Rappelons le principe de cette similitude :
- 1815 : restauration du pouvoir royal avec le soutien des monarchies européennes et de la Russie tsariste qui ont vaincu l’armée française de Napoléon Ier à Waterloo.
- 1871 : création d’un nouveau régime politique (Thiers à Versailles) avec le soutien de Bismarck qui a vaincu l’armée française en 1870.
- 1940 : le régime de Vichy puis sa politique de collaboration avec l’Allemagne nazie qui a vaincu l’armée française en juin 1940.
Dans les trois cas, c’est la question du pouvoir qui prend le dessus sur la question de la puissance. Dit autrement, la lutte politicienne pour la prise du pouvoir politique est une fin en soi qui obstrue toute réflexion lucide sur l’état de la puissance de la France et sur les manières cohérentes d’y remédier. La dynamique politicienne alimente la division et tourne le dos à l’unité nationale nécessaire pour contrer un ennemi extérieur. En 1815, les royalistes s’opposaient aux bonapartistes et aux républicains. En 1870, la bourgeoisie et l’aristocratie souhaitaient l’éviction de Napoléon III puis la répression armée de la Commune de Paris. En 1940, la mouvance autour du Maréchal Pétain a œuvré pour la disparition de la IIIè République au profit de la création d’un nouvel Etat. Comment imaginer que le mot « patriotisme » ait encore un sens compris par la population dans un tel imbroglio national ?
Le processus d’invisibilité des enjeux « patriotiques »
Une alliance avec un ennemi a un prix et il est élevé. Pour ce qui concerne la période de la Restauration, la France va devoir progressivement abandonner son système de défense économique élaboré dès les guerres révolutionnaires pour contrer les appétits de puissance commerciale de la Grande Bretagne[1]. Cette dernière voulait exporter le produit de ses manufactures en France en faisant sauter les dispositifs protectionnistes mis au point sous la Révolution et renforcés sous le premier empire. Le patronat français était à l’époque pour le maintien de barrières douanières d’autant plus nécessaire que le retard accumulé sur la révolution industrielle anglaise exposait nos propres manufactures à une compétition très inégale.
Les prises de position contre la nuisance de l’impérialisme marchand britannique eurent une durée de vie limitée. Napoléon III leur substitue une ode au progrès industriel et à l’amélioration des conditions sociales. Les idées libérales deviennent le socle de la grille de lecture universelle du fonctionnement de l’économie de marché. En France, ce mode de raisonnement a réduit la vision de la puissance à la défense des frontières et à l’approvisionnement en ressources stratégiques. Les opérations militaires extérieures (guerre de Crimée, guerre du Mexique, la poursuite de la conquête de l’Algérie) restent en décalage avec un enjeu patriotique.
En 1870, la question de politique intérieure l’emporte une nouvelle fois sur la problématique de puissance. La menace que représente la Prusse sert de prétexte pour arbitrer les divisions au sein de l’exécutif impérial français (empire autoritaire et empire libéral). Les forces royalistes issues de la période de la Restauration qui sont très influentes au sein de la hiérarchie militaire, cherchent à impulser une solution politique en étant prêt à dialoguer avec l’Allemagne plutôt que laisser en France se déliter sous l’impulsion d’une révolte sociale.
De cette situation, en apparence inextricable, nait un compromis orchestré par l’ancien royaliste Adolphe Thiers qui est présenté comme le « bourreau de la Commune » et un des initiateurs du rétablissement de la République. Rappelons à ce propos qu’un des chefs de l’armée française, le maréchal Bazaine[2] , a été jugé pour trahison après la guerre de 1870. Mais le procès qui lui a été fait a largement contribué à « noyer le poisson », c’est-à-dire à éviter de traiter la question de fond.
Derrière la défaite se profile le choix de privilégier la résolution d’une crise politique interne plutôt que de résoudre une problématique de puissance essentielle : le rapport de force avec la Prusse, élément moteur de la reconstitution d’une Allemagne de nouveau conquérante.
La colonisation a-t-elle été l’ersatz d’une politique de puissance ?
La polémique qui éclate en juillet 1885 entre Georges Clémenceau et Jules Ferry est un des rares moments de la vie politique française où deux lignes s’affrontent de manière visible sur la stratégie à suivre pour assurer le devenir de la France en termes géopolitiques, militaires et économiques. Les conséquences de la défaite militaire face à la Prusse soulèvent la question sur la manière de préserver le devenir de la France en termes de puissance. Ferry[3] est pour le développement d’un empire colonial. Clémenceau est contre[4].
Mais une fois de plus, la confusion est totale. Ferry, républicain modéré, justifie ainsi la dimension civilisationnelle de la colonisation en soulignant le devoir des races supérieures de civiliser les races inférieures. Clémenceau, républicain radical, souligne de son côté les limites de ce type d’argumentation. Il rappela à ce propos que des savants allemands prétendaient avoir démontré « scientifiquement » que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français était d’une race inférieure à l’Allemand.
Ferry cherche à bâtir à travers l’empire colonial un ersatz de puissance qui permettra à la France de continuer à exister dans le concert des nations, malgré les conséquences de la défaite de 1870. Clémenceau plaide pour une concentration des forces et des moyens pour renforcer les capacités industrielles du territoire métropolitain. Si le débat est très violent à l’Assemblée, il ne débouche pas pour autant sur une vision claire des enjeux stratégiques.
Une fois de plus la question du pouvoir focalise l’attention aux dépens d’une réflexion collective sur les orientations stratégiques du pays.
C’est ce qui explique en partie pourquoi la construction de l’empire colonial va se faire de manière assez aléatoire. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les tentatives de préservation de l’intérêt de puissance français après l’effondrement de l’empire napoléonien[5] n’aient été mémorisées par le monde politique et par la haute administration.
Il y avait pourtant des leçons à tirer de cette capacité de manœuvre d’une France affaiblie, dans un rapport du faible au fort vis-à-vis de l’empire dominant britannique puis de l’empire allemand renaissant. Que ce soit à travers des manœuvres diplomatiques débouchant sur des logiques de dépendance marchande par le biais de la dette (avec l’Egypte en particulier), mais aussi des opérations culturelles à vocation internationale (quatre expositions universelles entre 1859 et 1900) qui débouchent sur une créativité économique (naissance de l’industrie de luxe).
Après le traumatisme de la guerre de 1870, la polémique a pris le dessus sur ce qui aurait pu servir de base de réflexion à une approche lucide de la problématique de puissance. Mais la perte d’une portion du territoire métropolitain a orienté le débat vers une vision exacerbée du « nationalisme ».
Les aléas dans la détermination du danger majeur
Le système de vigilance mis en place après le Traité de Versailles est passé à côté du « réarmement » mental d’une partie de la jeunesse allemande dès le début de la République de Weimar. La commission de contrôle alliée qui sillonnait l’Allemagne pour vérifier que le nouveau pouvoir social-démocrate appliquait bien les clauses du traité de Versailles en matière de restriction militaire, n’a pas pris la mesure [6] de ce qui se passait dans la société civile allemande. A titre d’exemple, la préservation de la mémoire de l’armée impériale fut confiée à des sociétés de gymnastique et des structures éducatives ainsi que la conservation des drapeaux des régiments dissous de l’armée du IIe Reich.
A ce manque de vigilance s’est ajouté le peu d’intérêt accordé au contenu de Mein Kampf, l’ouvrage emblématique d’Adolf Hitler[7]. La citation de cet extrait permet de mesurer la pensée du futur dirigeant de l’Allemagne nazie à l’égard de la France :
« la France nation impérialiste est l’inexorable et mortelle ennemie du peuple allemand. […] Notre objectif primordial est d’écraser la France. Il faut rassembler d’abord toute notre énergie contre ce peuple qui nous hait. Dans l’anéantissement de la France, l’Allemagne voit le moyen de donner à notre peuple sur un autre théâtre toute l’extension dont il est capable ».
La formalisation d’une menace principale par les appétits de conquête territoriale d’Hitler a été faussée par les revirements de position de certaines fractions de la classe politique entre les deux guerres.
Les milieux conservateurs et nationalistes[8] sont passés d’un anti-germanisme de principe jusqu’à la fin des années 20 à la dénonciation d’une guerre avec l’Allemagne jusqu’à la drôle de guerre.
De leur côté, les forces de gauche sont passées d’un appel au pacifisme à la dénonciation du danger des dictatures d’extrême droite. Cette confusion des esprits à propos de la détermination du danger majeur est accentuée par le cas particulier du Parti Communiste Français qui met en pause sa dénonciation du danger nazi à cause du pacte germano-soviétique.
A ce manque d’unité politique sur la question vitale de la défense de la France s’ajoutent les relations ambiguës qui ont été tissées par certains groupes industriels français avec des groupes industriels allemands jusqu’en 1938.
L’absence de vision unifiée sur la menace principale et prioritaire, à savoir que l’ennemi le plus menaçant était Hitler et non Staline, a abouti aux hésitations et à la non-action de la France par rapport aux stratégies d’intimidation que le troisième Reich a menées contre la France et en Europe entre 1933 et 1939.
Du passé, ne faisons pas table rase
Charles de Freycinet, polytechnicien et ingénieur de l’Ecole des Mines, est un homme politique français qui a initié une politique de reconstruction de la puissance française au cours puis après la défaite de la guerre de1870. Il a cette particularité d’avoir acquis une double culture, celle du faible puis celle du fort.
Les leçons tirées de la culture du faible.
En octobre 1870, il rejoint Gambetta, qui vient de s’échapper de Paris en ballon pour organiser la résistance depuis Tours, puis Bordeaux. Nommé délégué du ministre de la Guerre — en pratique le collaborateur technique et organisationnel le plus proche de Gambetta — Freycinet prend en charge la reconstitution matérielle de l’appareil militaire français : levée et équipement des armées de la Défense nationale, réquisition et redéploiement de l’industrie vers la production de guerre, coordination logistique entre des administrations dispersées et un territoire partiellement occupé. Il ne s’agit déjà plus seulement de gagner des batailles, mais de refaire fonctionner un État à partir de rien, avec les moyens de l’ingénieur : inventaire des ressources, organisation des flux, discipline administrative.
Les leçons tirées de la culture du fort.
Fort de cette expérience, Freycinet[9] y acquiert la conviction, qu’il gardera toute sa vie, que la puissance d’un État moderne repose sur sa capacité à mobiliser et à faire circuler — hommes, marchandises, informations.
Convertir un programme de travaux en puissance économique effective suppose d’avoir la capacité de le mettre en œuvre dans la durée, sous plusieurs majorités parlementaires et malgré les crises gouvernementales. Freycinet occupa la présidence du Conseil à quatre reprises, ce qui fit de lui un des chefs de gouvernement les plus résilients de la Troisième République.
L’action de Freycinet en faveur de la puissance économique française ne se limite pas aux travaux publics. Comme ministre de la Guerre à deux reprises (1888-1893 puis 1898-1899), il commande à l’industrie française la modernisation de l’armement — en particulier avec la mise en œuvre du canon de 75 qui jouera un rôle crucial durant la première guerre mondiale.
Deux cas d’école français de reconstruction de la puissance par l’économie
Nous avons souvent la mémoire trop courte. Dans cette période de crise où la classe politique française est à la recherche d’un rebond stratégique, peut-être est-il nécessaire de rappeler deux exemples contemporains de reconstruction de l’État français par la puissance économique et technique. Il s’agit d’un Président du conseil du début de la Troisième République et du créateur de la Ve République.
Charles de Freycinet, à partir de 1870, et Charles de Gaulle, à partir de 1958, occupent dans l’histoire de l’État français une position structurellement comparable : celle de l’homme qui doit refonder l’autorité d’un régime né d’une crise majeure, et qui choisit de le faire principalement par la reconstruction d’une puissance économique et technique. Charles de Freycinet met en place un réseau ferré, fluvial et portuaire pour développer les infrastructures vitales du territoire national dont son potentiel industriel est amputé par la perte d’une partie de la Lorraine et de l’Alsace, après la défaite de 1871. Après son retour au pouvoir en 1958 ; le général de Gaulle construit une force nucléaire, un programme spatial et une informatique nationale pour relancer l’économie française et affirmer le rang de la France dans un monde bipolaire.
Un même point de départ : la crise de légitimité de l’État
Freycinet arrive aux responsabilités au sortir de l’effondrement du Second Empire et de la défaite militaire de 1870-71 : l’armée est fortement affaiblie, le territoire partiellement occupé, et le régime républicain qui s’installe doit encore convaincre une France rurale largement acquise aux notables monarchistes ou bonapartistes.
De Gaulle revient au pouvoir en mai-juin 1958 dans une crise d’une nature différente mais d’une gravité comparable pour l’État : la guerre d’Algérie a précipité l’effondrement de la IVe République, l’armée est au bord de l’insubordination, et le régime parlementaire est jugé incapable de gouverner.
Un bilan très démonstratif
Freycinet et de Gaulle répondent tous deux à un effondrement de la légitimité de l’État par un grand projet économique et technique porté par une technocratie d’ingénieurs. C’est le cœur commun de leur méthode dans un contexte de tensions géopolitiques et de guerre économique larvée. Le premier a élaboré l’architecture des transports ferroviaires, fluviaux et maritimes, nécessaires à la survie et à l’essor de notre pays qui était confronté à la fin du XIXe siècle confronté aux politiques expansionnistes des empires. Le second a redonné à la France un élan industriel et commercial dans un contexte guerre froide entre les deux Blocs, tout en cherchant à réduire notre dépendance géoéconomique par rapport à notre principal allié, les Etats-Unis d’Amérique. L’analogie tient donc moins au contenu de leurs réalisations respectives qu’à la portée de leur geste politique : transformer une crise de l’État en occasion de le refonder par la démonstration industrielle et technique de sa puissance.
Cet article est le point de départ d’une série de podcasts video intitulée « Prendre du recul pour agir » que vous pourrez retrouver sur la chaine youtube du CR451 ou sur notre site
Notes
[1] David Todd, L’identité économique de la France, Libre échange et protectionnisme, 1814–1851, Paris, Grasset, 2008.
[2] En trois épisodes diffusés en 1962 à la Télévision Suisse Romande, l’historien Henri Guillemin revient sur les causes de la capitulation du maréchal français François Achille Bazaine durant la guerre franco-allemande de 1870. https://www.youtube.com/playlist?list=PLKNG7_VcYTb6fq3RplIQnv3Ok1erLrSyo
[3] https://pedagogie.ac-nantes.fr/medias/fichier/corpus-documents_1587803102811-pdf
[4] https://histoire-geo.ac-amiens.fr/IMG/pdf/Evaluation_sommative_Lucile_DS_Georges_Clemenceau.pdf
[5] David Todd, Un empire de velours, L’impérialisme informel français au XIXe siècle, Paris, La découverte, 2022.
[6] Jacques Benoist Méchin, Histoire de l’Armée Allemande, Tome 1, Paris, éditions Robert Laffont, collection Bouquins,1984.
[7] En 1936, Adolf Hitler gagna le procès qu’il intenta en France aux Nouvelles Éditions latines pour faire interdire la diffusion de son ouvrage.
[8] 15 mars 1936 : Maurras publie dans l’Action Française « Pas de croisade juive car se battre avec l’Allemagne signifie se battre au profit des juifs » alors que quelques années auparavant, le même Charles Maurras soutenait la nécessité de publier « Mein Kampf » en français pour raviver l’anti-germanisme.
[9] Cédric Lewandowski, Charles de Freycinet, Stratège de la République, Paris, édition Passés composés, 2026.