Oser lutter, Oser vaincre ! Ce slogan des années 70 prend-il tout son sens aujourd’hui dans un pays qui tourne le dos depuis plus d’un siècle à la guerre économique[1]. Il a fallu accomplir un véritable parcours du combattant cognitif pour sortir de cette omission collective.
La prise de conscience
Il commença pour ce qui me concerne par une entrevue à la fin des années 80, avec Roland Dumas[2] alors ministre des Affaires Etrangères. Ce dernier me demanda, d’enquêter sur la raison pour laquelle l’Allemagne qui n’entretenait pas de relations avec l’Albanie arrivait à mieux se positionner économiquement dans ce pays que la France fut le premier pays occidental à disposer d’une représentation diplomatique à Tirana à partir de 1945. Je découvris à cette occasion la méthode[3] pour privilégier les intérêts économiques allemands aux dépens d’un partenaire européen tel que la France.
Au début des années 90, l’effondrement du système soviétique me permit à nouveau d’observer les méthodes informationnelles dont les entreprises allemandes usaient pour pénétrer les anciens pays de l’Est, notamment en Tchécoslovaquie. Une fois de plus, le constat sur les carences françaises dans ce domaine était évident. Depuis de nombreuses années, des entreprises allemandes ciblaient des entreprises de l’autre côté du rideau de fer par l’envoi de catalogues et de prospectus pour les sensibiliser à leurs activités. Au moment de la disparition de l’URSS, cette préparation « psychologique » s’avéra très « payante ». Les représentants du tissu industriel ouest-allemand se mirent à sillonner les zones industrielles des anciens pays du Bloc de l’Est. Leur carnet d’adresses réalisé à partir de ces envois publirédactionnels leur facilita la prise de contacts avec leurs homologues à l’Est. Cette cartographie du terrain facilita leur démarche d’audit des anciennes entreprises nationalisées afin d’évaluer leur capacité à s’adapter ou non à l’économie de marché occidentale. Côté français, c’était hélas la pratique du chacun pour soi, en ordre très dispersé et sans une préparation informationnelle préalable aussi systématique. Nous n’étions pas en posture de combat pour conquérir des marchés dans ce nouveau monde qui s’ouvrait à la concurrence et à la compétition.
La volonté de réagir
Pour devenir plus efficace, il fallait bousculer les mauvaises habitudes. Le premier défi à relever se situait très en amont de nos inerties culturelles. Cela concernait en premier lieu le monde de l’éducation. Et sans une prise de position politique au plus haut sommet de l’Etat, rien n’était envisageable. En 1991, Edith Cresson, alors Premier ministre, a voulu donner une suite à l’étude Techniques offensives et guerre économique[4] dont elle en avait pris connaissance quelques mois auparavant, lorsqu’elle était ministre des Affaires Européennes. Une rencontre eut lieu avec son auteur peu de temps après son entrée à Matignon. C’est le point de départ d’un échange de points de vue qui va donner naissance à un groupe de travail sur l’intelligence économique, présidé par Henri Martre, au Commissariat général du Plan. L’un des constats faits à cette occasion est qu’il fallait inventer de nouvelles formations pour « changer de logiciel » dans la manière d’appréhender les affrontements économiques. Et qu’il fallait passer à l’acte rapidement.
Le choix du parler vrai
C’est ainsi qu’est née en 1997 l’Ecole de Guerre Economique. Le choix du nom était une provocation assumée. Il fallait réveiller les esprits. Nous étions tous d’accord pour « rentrer dans le dur », aborder les sujets qui fâchent. Le temps était venu de se pencher sérieusement sur les affrontements économiques qui divisaient périodiquement le monde occidental mais qui étaient masqués par une sorte d’omerta. Dans notre pays, il était mal venu d’en évoquer l’existence aussi bien dans les milieux académiques que dans la haute administration et même dans le monde de l’entreprise.
Nous décidâmes de prendre à revers le mode de pensée dominant qui mettait en avant les mécanismes du marché sans chercher à étudier sérieusement les problématiques de puissance sur le plan géoéconomique. Oser regarder là où les autres systèmes d’enseignement supérieur ne veulent pas orienter leurs réflexions. C’est pour cette raison que nous avons beaucoup insisté sur les angles morts de l’entreprise, en inventant notamment des grilles de lecture et des méthodologies adaptées aux mutations conflictuelles du monde. L’EGE a eu, en quelque sorte, raison un quart de siècle avant les autres. Elle n’a pas attendu l’arrivée au pouvoir de Donald Trump pour signaler les premières défaillances de la mondialisation, les limites des lois du marché et l’importance déterminante des nouvelles politiques d’accroissement de puissance par l’économie, illustrées notamment par la percée fulgurante de la Chine en un si court laps de temps.
La volonté de s’émanciper de la suprématie cognitive anglo-saxonne
L’une des leçons retenues d’emblée par les créateurs de l’Ecole de guerre Economique fut la prise en compte de l’avantage capital pris par les Anglo-saxons durant les trente glorieuses. Ces derniers se substituèrent à l’Europe comme pôle de référence mondial de la production de connaissances. Si on prend le cas de l’intelligence économique, il n’existait qu’une dizaine d’ouvrages qui traitaient des problèmes assimilés à cette problématique au début des années 1990, contre quelques centaines aux États-Unis. Ceux-ci couvraient l’ensemble des aspects du management de l’information. Il fallait donc sortir de cet entonnoir cognitif qui réduisait le champ de notre approche à l’acceptation des repères que les Anglo-saxons voulaient bien nous donner. L’étude de leurs textes diffusés vers les écoles de commerce du vieux continent démontra rapidement qu’ils ne nous livraient pas le secret de leurs méthodes pour sortir victorieux des affrontements économiques. L’EGE s’est donc inspiré des leçons tirées des Etats-Unis. Il fallait réoccuper le terrain de la connaissance en donnant d’autres points de repère cognitifs. Cette stratégie de long terme s’est construite sur plusieurs axes :
- Le premier a été de pratiquer systématiquement l’analyse comparée des systèmes compétitifs globaux. Nous avons décidé de ne pas nous focaliser sur l’analyse concurrentielle made in USA, mais d’élargir notre champ de recherche aux autres modèles d’économie de combat.
- Le second a consisté à identifier les différentes méthodes d’usage offensif de l’information telles que mises en œuvre sur les différents échiquiers (géopolitique, géoéconomique, concurrentiel, sociétal).
- Le troisième est notre capacité à intégrer en permanence la dimension humaine dans le recours aux technologies de l’information. La recherche de données en sources ouvertes et leur interprétation (Open Source INTelligence, OSINT) sont prises en compte de manière croissante au sein d’un certain nombre d’entreprises.
Mais la principale innovation de l’EGE est sur le terrain de la guerre de l’information. Délaissée par l’armée française depuis la guerre d’Algérie, cette autre forme de guerre non létale a pris une importance déterminante dans toutes les formes de conflit du XXIè siècle. Que ce soit sur le terrain politico-militaire, géopolitique, économique ou sociétal, les attaques informationnelles par le contenant et plus encore par le contenu, jouent un rôle de plus en plus incisif dans la résolution des rapports de force. Il est donc nécessaire d’en apprendre non seulement les principes mais surtout d’étudier les modes opératoires qui diffèrent selon les cultures nationales. La guerre en Ukraine et ses conséquences hors du cadre strictement militaire, nous rappellent qu’il ne faut plus faire d’impasse sur un sujet aussi vital pour l’avenir de notre pays.
Notes:
[1] David Todd, L’empire de velours, l’impérialisme informel français, Paris, éditions La Découverte, 2022.
[2] Il avait été mon avocat.
[3] Tirana réclamait aux autorités ouest-allemandes le paiement de dommages de guerre, à la suite de l’invasion du territoire albanais par des unités de la Wehrmacht au cours de la seconde guerre mondiale.
[4]. Étude rédigée entre 1988 et 1990 par Christian Harbulot pour le compte du ministère de la Recherche.