La manipulation des opinions.

Oct 7, 2026

Comment la société civile est devenue un champ de bataille

Au cours du XXè siècle, la société civile a connu différents champs d’affrontement : social, idéologique, politique. Les grèves ouvrières, les manifestations de rue, les meetings politiques étaient les moyens les plus usités pour exprimer des rapports de force. L’information était surtout un moyen de marquer sa présence par le biais de l’affiche, du slogan peint sur un mur ou du tract distribué sur la voie publique. La recherche d’une résonance dépassait rarement le cadre de l’usine, du quartier ou du terrain électoral. Les campagnes internationales entrainant une mobilisation de masse eurent lieu au milieu des années 30 (comité Amsterdam-Pleyel de lutte contre la guerre et le fascisme) et aux lendemains de la seconde guerre mondiale (appel de Stockholm pour la défense de la paix dans le monde). Les manipulations de l’information ont été multiples. Citons pour mémoire le cas exemplaire de la polémique sur le massacre de Katyn en 1940 (assassinat de masse de plusieurs milliers d’officiers polonais par les forces de sécurité soviétiques). L’URSS a accusé l’Allemagne nazie d’en être responsable jusqu’à la reconnaissance des faits en 1992 par la Russie, dirigée alors par Boris Eltsine. Les Etats-Unis furent aussi accusés de pratiquer des manipulations de l’information dans l’affaire des « Pentagonpapers »[1]. Ces manipulations faisaient souvent l’objet de débats publics qui opposaient les partisans des deux blocs. Aucun camp ne détenait réellement le monopole de la morale sur la question de l’information. La fin de la guerre froide a mis fin à cet état de fait.

La « morale » de la société civile se substitue à la confrontation idéologique

La montée en puissance de la société de l’information contribua à une mutation des rapports de force informationnels. Les débats issus de la société civile[2] se substituèrent aux affrontements idéologiques qui avaient dominé l’histoire du monde depuis deux siècles. Le militantisme classique céda la place à l’engagement à vocation « humanitaire ». Internet puis les réseaux sociaux ont sorti l’information du cadre dicté par la pratique militante. La démultiplication de la prise de parole en temps réel et sa portée illimitée au niveau mondial ont donné aux acteurs de la société civile[3] une capacité d’intervention qui a entraîné une mutation des rapports de force informationnels.

L’ennemi n’était plus l’opposant politique mais peut être selon les circonstances, un gouvernement, une administration, une entreprise ou une activité professionnelle.

Le fait de dénoncer une injustice devient un moyen d’action destiné à obtenir des résultats concrets. A titre d’exemple, le retrait en 1997 du projet d’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI) est le fruit d’une des premières campagnes internationales de mobilisation d’acteurs de la société civile.

La professionnalisation de l’engrenage médiatique

Les activistes prêts à tout pour se faire entendre ont bénéficié de la complicité tacite d’observateurs opportunistes qui se nourrissent de leur démarche. Les médias ont souvent joué un rôle malsain de caisse de résonance. Cette articulation entre les attaques informationnelles menées sur Internet et des actions spectaculaires destinées à attirer les journalistes sont le fruit d’une adaptation des techniques d’agit-prop[4] aux mécanismes de la société de l’information. Un tel processus entra dans une phase de professionnalisation sous l’impulsion des ONG historiques les plus connues. En avril 2010, Greenpeace mit l’accent sur le côté spectaculaire de la protestation en montant une opération commando contre l’assemblée générale de Nestlé à Genève. Des militants s’introduisirent dans l’immeuble et procédèrent à un découpage du plafond de la salle afin de permettre à des membres de l’ONG de se suspendre à des cordes pour perturber la réunion. La combinaison de l’action légale (séance de happening) et de l’illégal (atteinte à des biens matériels) a ouvert la voie à de multiples formes de dérapage sous prétexte que la fin, en l’occurrence la légitimité de la cause défendue, justifie les moyens, c’est-à-dire le non-respect de la loi.

Dopées par le relai médiatique de leur force de frappe informationnelle, certaines ONG ont pris une certaine liberté dans la manière de poser les bases d’un débat. Sur la question du désamiantage des navires militaires, Greenpeace s’était bien gardée de dénoncer la manière dont les Etats-Unis d’Amérique coulaient au large de leurs côtes des porte-avions désarmés mais non désamiantés. En revanche, elle s’empressa d’attaquer la France sur le même sujet alors que la coque du Clémenceau devait justement être désamiantée.

De la dénonciation à l’agression

Au cours des trente dernières années, un certain nombre de représentants autoproclamés de la société civile se sont fait connaître en dénonçant les injustices et les malversations du monde économique et politique. Leur légitimité symbolique s’est construite à travers l’image du « défenseur de la veuve et de l’orphelin ». Cette position de principe s’est fragilisée à partir du moment où des acteurs de la société civile ont abandonné le terrain classique de la polémique par l’usage de la pétition ou du lobbying à Bruxelles. Des extrémistes agissant au nom de la juste cause de la société civile n’ont pas hésité à recourir à des techniques de pression psychologiques. Jean Therme, ancien dirigeant du CEA Tech, a subi ce type de menace verbale jusqu’à proximité de son domicile. Ces méthodes expéditives ne se sont pas limitées à des symboles de grandes entités industrielles. Des manifestations sauvages menées contre des exploitations agricoles au nom de la défense de l’environnement. Les dégradations commises contre des boucherie au nom de la défense des animaux s’inscrivent dans le même type de dérive.

L’enjeu financier de cette nouvelle forme de contestation informationnelle

Quel meilleur moyen de remplir ses caisses que d’obtenir des dons et des subventions de grandes fondations tentaculaires, ni vraiment entreprises, ni vraiment Etats ou pouvoirs politiques, et souvent méconnues d’un public non averti ? L’étude des modes de financement des ONG révèle que la part des dons provenant de fondations étrangères est loin d’être négligeable. Plus de 60% de ces fondations donatrices sont d’origine nord-américaine. Cet argent qui vient de l’étranger commence à poser de sérieux problèmes dans la mesure où il n’est pas toujours donné dans une logique purement caritative. La manière dont est attaquée la filière viande en France[5] par ces techniques de guerre de l’information, pose clairement le problème de la finalité « morale » de la société civile dans ses prises de position protestataires.

Le plus grand danger qui menace aujourd’hui la société civile est la manière dont elle peut être manipulée par des forces qui ne veulent en aucun cas apparaître comme des parties prenantes du débat mais qui en revanche, ont tout intérêt à financer indirectement l’action d’activistes locaux qui déstabilisent des entités économiques concurrentes.

[1] 47 volumes totalisant 7 000 pages secret-défense émanant du département de la Défense furent divulguées par Daniel Ellsberg, un ancien analyste de la Rand Corporation. Les documents révélaient que le gouvernement américain avait menti en masquant sa volonté d’intensifier l’effort de guerre alors que le président Lyndon Johnson avait promis de ne pas s’impliquer davantage dans le conflit.

[2] Concept importé du monde anglo-saxon. Il se distingue de celui de société politique. Avant la chute du mur de Berlin, l’expression est utilisée pour décrire les mouvements de protestation contre les régimes socialistes.

[3] A la fin de la dernière décennie, on recensait 5000 ONG internationales, auxquelles il convient de rajouter plus de 15 000 ONG de portée nationale.

[4] Méthodes de diffusion des idées révolutionnaires dans les premières années de la République soviétique.

[5] https://www.ege.fr/infoguerre/2018/09/menaces-informationnelles-pesent-filiere-viande-france

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