Quand le renseignement français passa à l’offensive sur le plan économique

Oct 7, 2026

En 1990, le FBI démantela un réseau français d’une cinquantaine d’agents, qui travaillaient depuis huit ans dans 49 entreprises américaines. Les plus connues d’entre elles étaient IBM, Texas Instruments et Hewlett Packard. La révélation de cette opération d’espionnage française menée sur le sol américain tétanisa pendant de longues années l’organisme français de renseignement extérieur comme l’explique ce témoignage livré au magazine l’Express[1] après la médiatisation des faits :

« Entre janvier et mai 1989, raconte un homme qui connaît parfaitement le dossier, les Américains ont arrêté six de nos agents. Ils leur ont mis sous le nez, au moins à quatre d’entre eux, des documents provenant du saint des saints. Des plans de liaison, en particulier, c’est-à-dire tous les détails sur les procédures de contact qu’ils devaient observer avec leurs officiers traitants, sur les rendez-vous de secours en cas d’urgence. Or le réseau était extrêmement cloisonné, et le dossier, à un très haut niveau de confidentialité. Etant donné la longueur et la méticulosité de l’enquête des Américains, quelqu’un nous trahissait en continu. Quelqu’un de nos services, qui, vu le style des informations qu’il fournissait, avait été recruté par Washington. »

Cette opération d’envergure correspondait pour une fois à une démarche logique dans un contexte de guerre économique. Les entreprises d’outre-Atlantique spécialisées dans le domaine des microprocesseurs à lecture très rapide[2] furent ciblées de manière quasi systématique par la DGSE compte tenu des enjeux que représentaient les technologies de l’information. Vingt ans plus tard, ces recherches de pointe allaient donner naissance à un nouveau monde à conquérir, celui de l’économie numérique. La France n’avait pas les moyens de se battre sur tous les fronts de l’innovation technologique. Elle n’en avait ni les moyens financiers, ni les moyens humains. Il fallait donc prendre les mêmes raccourcis que ceux pris par les Japonais, les Coréens du Sud et les Chinois pour acquérir des positions concurrentielles solides dans l’économie de marché mondiale. De leurs côtés, les Etats-Unis surveillaient toutes les sources possibles d’innovation à travers le monde.

Un responsable d’une firme française positionnée dans le domaine de l’industrie spatiale rapporta à l’équipe d’Intelco que cette traque systématique se traduisait par un dispositif très performant de récupération de matière grise. Une fois tracée, l’équipe de recherche européenne ou asiatique était approchée par des laboratoires ou des entreprises américaines pour leur proposer de venir s’installer sur le territoire américain à des conditions financières très avantageuses. Si l’équipe de recherche refusait, une deuxième tentative pouvait prendre la forme d’une proposition de financement du développement de ce travail de recherche par un fonds d’investissement anglo-saxon. En cas d’échec, il existait un troisième niveau d’intervention qui pouvait prendre la forme d’une tentative de débauchage d’un des membres de l’équipe de recherche.

Le démantèlement du réseau d’espionnage économique français aux Etats-Unis eut des répercussions de long terme dans le fonctionnement de la DGSE. La pression américaine s’accentua et ne s’atténua pas après l’expulsion en 1995 de diplomates américains, qui étaient soupçonnés d’espionnage par les autorités françaises. Les objectifs étaient économiques ; La tentative de retournement d’un membre du cabinet du Premier Ministre par un officier de la CIA venu de Bruxelles avec une fausse identité correspondait au renversement de tendance de la politique française au moment d’une phase importante de la négociation du GATT. Edouard Balladur à son arrivée à Matignon avait décidé de durcir la position du gouvernement français par rapport aux exigences américaines. Il était donc important pour les autorités américaines d’obtenir des informations dans les meilleurs délais pour cerner le contenu des propositions françaises. La CIA tenta aussi de retourner un membre du cabinet du cabinet du ministre de la Communication, Alain Carignon. Cette seconde cible correspondait à la chasse au renseignement que se livraient les différentes puissances sur les innovations dans le domaine des hautes technologies. Le principal intérêt de ces officiers traitants américains était le suivi des positions françaises sur le GATT et les innovations dans le domaine des télécoms. La CIA tenta ainsi d’approcher un technicien des réseaux de France Télécom. Lors de leur enquête sur ce réseau américain, les agents du contre-espionnage français identifièrent sept agents américains dont Dick Holm, le chef d’antenne de la CIA à Paris.

Les opérations d’espionnage américaines contre des intérêts français ne cessèrent pas pour autant mais leur suivi fut de plus en plus difficile, car la France comme les Etats-Unis évitèrent de les rendre publiques comme ce fut le cas en 2001. A cette époque, la filiale Messier-Dowty de la Snecma est à la pointe du progrès en matière de train d’atterrissage. C’est le cas notamment avec son « train sauteur » qui permet à un avion de l’aéronavale d’atterrir en toute sécurité sur un porte-avions en cas de mer agitée. Ali Laïdi[3] est le seul journaliste français à avoir rendu compte de « l’incident » qui s’est produit dans une usine de Messier-Dowty à l’automne 2001 :

« Située à Bidos (Pyrénées-Atlantiques) Messier-Dowty, qui domine le marché mondial des trains d’atterrissage, travaille pour l’aviation civile et militaire. Or, le 7 novembre 2001, deux pièces du train d’atterrissage du Rafale Marine, le dernier avion de combat de Dassault devant équiper prochainement la marine française, disparaissent soudainement. Ces éléments – le caisson et le tube tournant du train avant – sont classés  » stratégiques « , ce qui oblige la Direction de la surveillance du territoire (DST) à enquêter. L’usine est passée au peigne fin, ses bennes sont fouillées, la société Périsse, qui récupère ses déchets, est interrogée. Les pièces ayant peut-être été envoyées par erreur à la décharge voisine de Soeix, on vérifie. Aucune trace nulle part. La direction de l’usine évoque alors une erreur d’aiguillage entre ses différents fournisseurs et prestataires. Mais le rapport confidentiel d’enquête interne rédigé le 27 novembre 2000 rejette cette probabilité : Si des cas semblables sont rares, en général les transporteurs qui reçoivent un colis qui ne leur est pas destiné réagissent sous 48 heures ; on peut donc s’interroger sur l’absence d’informations trois semaines après l’incident. »

Un directeur général de Messier-Dowty me confia par la suite que le vol était une hypothèse très sérieuse. Il savait. Dans une vie professionnelle antérieure, il avait travaillé dans le groupe américain concurrent et il s’occupait de la remontée des informations qui étaient ensuite communiquées au siège, situé sur le territoire américain. Lorsqu’il quitta ce poste pour rejoindre Messier-Dowty, son domicile subit un cambriolage par un individu armé qui menaça son épouse. Manœuvre d’intimidation ou fait divers ? Ces affaires sont toujours très difficiles à décrypter, car l’attaquant prend bien soin de ne pas se faire identifier.

[1] Jean Lesieur, « CIA-DGSE : la drôle de guerre », L’Express, 6 mai 1993.

[2] Jean Lesieur, « Bull dans le piège texan », L’Express, 25 août 1994.

[3] Ali Laïdi, « Espionnage économique, arme cachée des grandes puissances », Le Monde Diplomatique, mars 2005.

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